Il longea le quai et attacha son vélo aux casiers de filet entassés pêle-mêle, attrapa la drisse qui amarrait son bateau, tira dessus pour le faire venir à lui et enjamba le bastingage de sa coque de noix. Ce bateau rudimentaire était sa résidence principale, il y avait embarqué quelques livres, un vieux réchaud à gaz, une couette délavée et une liasse de billets de banque qu’il dissimulait dans le boîtier étanche de la batterie du moteur. Il s’assit sur le pont, les jambes ballantes et contempla le large avec la tranquillité d’une âme apaisée.
Sa vie était basée sur l’abstinence, absence de toute attache matérielle, possessions réduites au strict minimum. Mais son existence n’avait pas toujours répondu à ces critères .Bien au contraire, dans une autre vie, il avait possédé tout ce qu’un homme immergé dans la société de consommation pouvait avoir. Une belle maison, une voiture, un compte en banque toujours positif, un job bien payé et même une résidence secondaire. Cette vie, cousue au fil dorée , emballée dans un paquet cadeau aux motifs tirés au cordeau, aux perspectives préétablies, posée sur les rails étincelants de l’ambition, cette vie enfin, que tout homme considère comme la preuve éclatante de la réussite, il s’en était débarrassé d’un revers de la main. Comme à la fin d’un repas pantagruélique, il avait rassemblé méticuleusement les miettes sur la table en petit tas les avait récupéré dans le creux de sa main et sans état d’âme, avait jeté sa vie d’avant à la poubelle. Sa vie d’avant, sa petite vie si rassurante mais si étriquée, inutile au regard d’un monde à l’agonie. Dans sa tête tout était devenu si simple soudainement. L’horizon, la mer, ce bateau chétif, si vulnérable au regard des flots, était devenu sa forteresse un bastion transparent au yeux de ses contemporains. Il repensait au jour où il s’était présenté au guichet de la caisse d’épargne. Il avait attendu son tour, portant une oreille attentive aux lamentations des uns et des autres.
- C’est pour mon découvert madame…
- Mon crédit à t-il était accordé ?
- Ma pension n’est pas rentrée ce mois ci …
A son tour il avait simplement demandé la résiliation de ses comptes et une restitution de son argent en liquide. Puis il avait tendu sa carte de crédit à l’employée.
- Faites en des confettis je n’en plus l’utilité.
- Pour l’argent, revenez en fin de semaine’ Avait-elle répondu avec un regard étonné et incrédule.
- Nous n’avons pas de telles liquidités dans l’agence. Mais pour la carte…vous êtes certain de vouloir vous en séparer.
Plantée derrière son guichet, petites mains de la finance, ridées aux ongles colorés, décrivant de son stylo inutile des ellipses imaginaires sur une feuille blanche, elle le fixait comme une femme aimante découvre la trahison. C’est drôle comme d’un coup il devenait suspect, comme il était soudain rendu à la marge.












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