Episode 1 - 6  posté le mardi 21 février 2012 16:57

Il longea le quai et attacha son vélo aux casiers de filet entassés  pêle-mêle, attrapa la drisse qui amarrait son bateau, tira dessus pour le faire venir à lui et enjamba le bastingage de sa coque de noix. Ce bateau rudimentaire était sa résidence principale, il y avait embarqué quelques livres, un vieux réchaud à gaz, une couette délavée et une liasse de billets de banque qu’il dissimulait dans le boîtier étanche de la batterie du moteur. Il s’assit sur le pont, les jambes ballantes et contempla le large avec la tranquillité d’une âme apaisée.

Sa vie était basée sur l’abstinence, absence de toute attache matérielle, possessions réduites au  strict minimum. Mais son existence n’avait pas toujours répondu à ces critères .Bien au contraire, dans une autre vie, il avait possédé tout ce qu’un homme immergé dans la société de consommation pouvait avoir. Une belle maison, une voiture, un compte en banque toujours positif, un job bien payé et même une résidence secondaire. Cette vie, cousue au fil dorée , emballée dans un paquet cadeau aux motifs tirés au cordeau, aux perspectives préétablies, posée sur les rails étincelants de l’ambition, cette vie enfin, que tout homme considère comme la preuve éclatante de la réussite, il s’en était débarrassé d’un revers de la main. Comme à la fin d’un repas pantagruélique, il avait rassemblé méticuleusement les miettes sur la table en petit tas les avait récupéré dans le creux de sa main et sans état d’âme, avait jeté sa vie d’avant à la poubelle. Sa vie d’avant, sa petite vie si rassurante mais si étriquée, inutile au regard d’un monde à l’agonie. Dans sa tête tout était devenu si simple soudainement. L’horizon, la mer, ce bateau chétif, si vulnérable au regard des flots, était devenu sa forteresse un bastion transparent au yeux de ses contemporains. Il repensait au jour où il s’était présenté au guichet de la caisse d’épargne. Il avait attendu son tour, portant une oreille attentive aux lamentations des uns et des autres.

    -   C’est pour mon découvert madame…

-        Mon crédit à t-il était accordé ?

-        Ma pension n’est pas rentrée ce mois ci …

A son tour il avait simplement demandé la résiliation de ses comptes et une restitution de son argent en liquide. Puis il avait tendu sa carte de crédit à l’employée.

     -  Faites en des confettis je n’en plus l’utilité.

     - Pour l’argent, revenez en fin de semaine’ Avait-elle répondu avec un regard étonné et incrédule.

     -  Nous n’avons pas de  telles liquidités dans l’agence. Mais pour la carte…vous êtes certain de  vouloir vous en séparer. 

Plantée derrière son guichet, petites mains de la finance, ridées aux ongles colorés, décrivant de son stylo inutile des ellipses imaginaires sur une feuille blanche, elle le fixait comme une femme aimante découvre la trahison. C’est drôle comme d’un coup il devenait suspect, comme il était soudain rendu à la marge.

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Episode 1 - 5  posté le lundi 13 février 2012 16:19

Encore quelques coups de pédales et il plonge vers la rue de Malmousque puis dévale les escaliers  avec son vélo sautillant  à chaque marche jusqu’au port.

Et tombe sur joseph Cabiscou qui promène Gari son chiwawa au bout d’une laisse rétractable, surpris par cet équipage,  le chien teigneux tourne autour du vélo, passe sous le pédalier,   dans un jappement insupportable.

-        Oh l’animal ! Mais t’es pas un peu malade de débouler des escaliers en vélo, regarde Gari tu me l’as tout retourné, vises un peu la pagaille…

Il désembrouille la laisse en regardant le chien avec dépit

-        Moi je ne vois qu’un animal ici Joseph et c’est pas moi.

-        C’est une façon de parler…tu vas pas me la faire à Harlem Désir ?

Se retournant vers le chiwawa avec un sourire satisfait.

-        C’est moi qu’ai eu l’idée de l’appeler Gari, pour Giselle

c’était tellement affectueux, c’est un nom pour les enfants tu comprends, rien que du maternel, du coup elle a complètement oublié   qu’à l’origine ça veut dire rat…..Tu trouves pas qu’on dirait un rat ? Moi j’ai fermé ma gueule et tout le monde était content, mais ça m’empêche pas de penser que c’est jamais qu’un rat nourri aux croquettes et qui dort sur mon lit…. je te jure !

-        J’osais pas te le dire mais puisque tu m’en parles …il flatte pas son homme c’est comme une Esque au bout de cette laisse, s’il se baigne fait attention y’a bien une daurade qui va te le croquer…

Il sourit, redresse son vélo et s’apprête à repartir, joseph l’interpelle à nouveau montrant du doigt un bateau rafistolé dans le petit port.  

-         Au  fait ton pointu tu vas pas me le laisser là jusqu’à la noël, déjà que t’es clandestin ici. Moi je te laisse l’anneau tant  que j’ai mal à la jambe, mais dés que sa va mieux je descend mon bateau du sec et je récupère l’anneau.

-        T’inquiètes.. à la noël je serai loin  à moins qu’il soit pris dans les glaces ……Mais ici ?     

   .... A Suivre

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Episode 1 - 4  posté le vendredi 10 février 2012 09:43

Et puis ce qu’il veut  surtout c’est que le monde l’oublie, pas d’adresse, pas de carte de crédit, pas de téléphone, pas d’emploi, pas de famille, peu d’ami, ces  liens qui vous ramènent fatalement aux autres, le cordon ombilical qui vous tient comme la corde au pendu.

-  Rien, rien, ni personne !  Hurle-t-il en lâchant le guidon de son vélo pour défier l’apesanteur et lui-même dans un parfait équilibre. …..

- Persoooonnne !!!, son cri résonne, dans les entrepôts des Docks, il y fait tinter le timbre de son vélo DILING ! DILING !  Des dockers accoudés au bastingage d’un cargo l’interpellent.

- Oh fada ! Tu vas réveiller les Gabians avec ton tas de ferraille !

 La brume colore d’un  halo multicolore les grues bleutées du port… une pointe de couleur plantée dans sa rétine comme une écharde de lumière.

-        Oh fada !

 C’était une évidence il était fada….. Pédale ! Trois vitesses et un guidon style porte manteau, son rachitique oiseau à pédales s’envole vers le quai du port, virage, DILING DILING, quai des Belges, virage, DILING DILING quai de rive neuve, tout droit, boulevard Charles Livon, à fond les manettes…. Il lâche son guidon, ouvre à nouveau les bras se faufile ainsi entre les voitures arrêtées au feu, bascule son corps d’un coté puis de l’autre pour les éviter,  s’accroche à la sangle virevoltante d’une bâche de camion, cinquante à l’heure en passant devant  la plage des Catalans pas mal pour un épouvantail à moineaux ! Le camion prend à gauche, il lâche prise, le voilà catapulté à cette vitesse sur  la corniche Kennedy, monte sur le trottoir évite de justesse un piéton, DILING DILING, la nuit, le vent, les lumières, l’été, le vent, la nuit ….l’été. Il lâche un sourire de paille aux passants médusés qui flânent  devant l’hôtel PERON…à suivre

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Episode 1 - 3  posté le mardi 07 février 2012 11:13

  La nuit maintenant l’habillait tout entier, poussant sur les pédales comme un dément, ouvrant  la bouche pour aspirer les embruns que le vent doux de cette nuit d’été exhalait. Il longea les quais interdits à la circulation par un chemin chaotique jonché de rails de chemin de fer et de containeurs entassés comme des piles de briques géantes. La tour Saadé, aspirait dans ses façades de verre, la ligne décalée d’un  ferry dela SNCMamarré au quai endormi. Il lui restait une bonne demi heure de pédalage intensif avant d’arriver au port de Malmousque , une demi heure de cet équilibre inoubliable et pourtant si fragile que les cyclistes impénitents idolâtrent au point de ne plus avoir mal au cul.

 « C’est comme le  vélo, ça ne s’oublie pas. » Disait son père à chaque étape d’un apprentissage quelconque. Apprendre les usages, à dire bonjour, à ranger sa chambre puis celle des autres, apprendre la marseillaise, les rudiments du patriotisme, de l’appartenance, s’intégrer, se caméoloniser, se fondre, mais pas trop, juste assez pour ne pas faire de vague mais suffisamment pour que tes vagues soient visibles par les marchants de besoins. Apprendre  l’heure, les jours, les mois, les années pour, ne pas être en retard, ne pas oublier les moments importants qui rythment le cours d’une existence. La rentrée des classes, le mariage, le travail, le premier rendez-vous manqué et les autres qu’on aurait mieux fait de manquer, les minutes interminables des examens qui vous rappellent que l’on vous poinçonne l’existence à grand coup de labels, le jour de sa majorité où l’on a soudain l’âge de partir à la guerre, la date de paiement des impôts…. Important la date du paiement des impôts…. Après tu navigues avec tout ça, tu t’en débrouilles, tu te construits un calendrier personnel et tu poses ici et là des balises… Lui la seule chose qu’il voulait ne pas oublier c’était justement, faire du vélo……. à suivre

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épisode 1-2  posté le lundi 06 février 2012 13:12

Cette fatalité justifiait son combat……Comme un enfant écrase des mouches sur la porte d’un garage à l’aide d’un élastique, sans raison évidente , mais avec le sentiment sourd de participer à l’immuable construction du temps,  il se sentit soudain investi par les éléments….               C’est ça, il était investi, habité, constitué jusqu’à la dernière de ses  cellules d’un humanisme fécond, débordant d’une générosité absolue, submergé par une l’idée de venger l’humanité toute entière. Il ouvrit ses bras vers la lune, ses longs cheveux de paille fouettaient  ses joues creuses, le mistral s’engouffrait dans les pans de sa veste comme dans la voile épaisse d’un navire, les réverbères faméliques en partie désossés  par des ferrailleurs improvisés le douchaient d’une pluie lumineuse irrégulière qui dessinait en épouvantail son ombre au pochoir. Accroché à l’un d’eux un misérable vélo constituant son unique moyen de locomotion terrestre, attendait paisiblement la fin du rituel. Après l’avoir libéré d’un antivol disproportionné, il enfourcha la docile mécanique et s’éloigna à grands coups de pédale vers les ports. Il croisa un automobiliste égaré qui s’arrêta net au portail du port dela Laveavant d’enclencher la marche arrière pour faire demi tour. Les phares le surprirent alors qu’il s’apprêtait à franchir le portillon et l’ombre portait des barreaux l’enferma tout entier dans une prison lumineuse rayée de large bandes noires. Il porta son bras devant ses yeux pour éviter la violente lumière des phares. La berline disparue dans un nuage de poussière comme elle était venue, rapide comme le flash d’un appareil photo immortalisant un court instant, cette mémorable soirée…….à suivre  

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